stories

Si Facebook n'existait pas

Pouce bas

Si j'étais pas née à cette époque, je rêverais d'avoir les réseaux sociaux.

Sur Facebook, je pourrais ajouter des gens que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, stalker des mecs bg, des acteurs à succès et des stars du net à plus de 10K qui font des petits partenariats sponsorisés. J'aurais 384 amis pour pallier ceux que je compte sur les touches de mon clavier. En cas de galère, j'aurais pas d'aide c'est vrai mais 14 likes et réactions pour afficher une certaine solidarité. J'aurais une liste de contacts variée : ceux qui ne m'ont jamais aimée, ceux qui ne m'ont jamais rencontrée, ceux qui m'ont aimée pour de faux ou laissée tombée et ceux qui m'aiment pour de vrai mais pèsent peu dans le pourcentage de ce que Zuckerberg appelle l'amitié. Je suivrais des gens que je ne like pas pour faire comme tout le monde, sans jamais afficher aucune réaction, me plaignant de leurs posts à la c*n, sans toutefois arrêter de consulter les statuts pleins d'émojis illustrant leurs vies, prétendument bien remplies. Avec ça, j'aurais de quoi alimenter les discussions à midi.

Je suivrais la vie de mes ex, quand bien même on ne serait plus en contact depuis des années, vous savez, juste pour garder un œil sur le passé et voir qui a fini par me remplacer. Je ne prendrais jamais de nouvelles non, mais je voudrais savoir s'ils ont mieux réussi que moi, s'ils se sont encore mis dans de beaux draps, ou, confirmer qu’ils n’étaient pas assez bien pour moi.

Je me mêlerais des histoires des autres, à commencer par leurs stories Insta, oui je parle bien de celles des gens que je n’aime pas plus que ça. J’aurais l’occas‘ de faire une petite veille concurrentielle et de regarder un nouveau format de TV réalité, pourquoi se priver quand on a droit à un petit show sans rien payer ? Je serais friande d'informations croustillantes et me nourrirais de la vie des autres, jusqu'à en oublier la mienne. Il est vrai que je vivrais par procuration, et qu'en soi je ne vivrais pas grand chose à ma façon. Mais au fond, je serais juste conne-ctée. Toutes les heures, je serais sur le qui-vive et ne cesserais de checker les notifs sur mon téléphone. Y a pas d’urgence je sais, mais j’appartiendrais à la société de l’instantané. Dans laquelle, si quelqu’un te met un « vu » sans répondre, pff je peux même pas définir la catégorie dans laquelle le placer !

Sur Twitter, j'irais subtilement déferler ma haine et révéler la noirceur de mon âme dans des tweets assaillants et sombres, parce qu'empreints d'humour noir. Hé, faut rire de tout quand même, prenez pas la mouche, je dé-conne.

Sur Linked In, je serais « en relation » avec tous les gros poissons, qui in real life ou par mailbox refuseraient catégoriquement la totalité de mes CV. Mais n'empêche que j'aurais un gros carnet d'adresses, et ça vous savez, ça pèse dans le métier. Dans ma boite, quand on aurait une nouvelle recrue, j'irais stalker son profil pour savoir si elle est compétente, et jauger au nombre de ses recommandations si c'est une bosseuse ou si elle vient du piston. 

Avec toutes les vues générées sur mes réseaux sociaux, je me sentirais regardée, comme quand on est chez soi, le rideau pas bien tiré, et que le voisin d’en face est posté à sa fenêtre, en train de fantasmer, ou de commérer. Je sais pas trop. Un peu des deux. Mais la notoriété c’est ce à quoi j’aurais toujours aspiré. Parce que l'anonymat, la confidentialité et l’intimité seraient des concepts du temps de mes grands-parents, soooo désuets.

Je verrais mon mec et ceux de mes copines, ou collègues ou ennemies (bref, mes contacts quoi), ah et mon boss aussi, mettre des J'adore sur les PP des petites poulettes en Wonderbra et suivre les essayages de bikini et autres transformations physiques postées en deux pièces, une, ou 0 selon le profil. Non pas qu'ils ne le faisaient pas intérieurement avant, mais aujourd'hui tout ça serait sans gêne et démocratisé. Liker c'est pas tromper non ? On est tous des êtres humains. Une fille en sous-vêtement ça n'a jamais tué personne, et puis de toute façon c'est comme aller à la plage pas vrai ? J’en profiterais moi aussi pour essayer quelques ensembles Victoria's Secret sur la toile afin de récolter des avis (et des likes). C’est important d’assumer son corps, et pour ça vous savez, les communautés online c’est la clé. Pourquoi s’autocritiquer quand on a mille abonnés prêts à vous aduler ? A mon avis, on serait tous plus décomplexés si on commençait par se voir à poil avant de se rencontrer, un peu comme ils font à la télé.

Le point positif, c’est que je suivrais la vie de mes collègues, comme ça en plus de les voir huit heures, cinq jours sur sept, je pourrais aussi les voir depuis mon lit, en cuisinant, en me baladant, en décompressant, en fait, on ne se quitterait jamais vraiment. On serait connectés, ah ça oui, totalement. D’ailleurs, plutôt que de raconter mon weekend à mes potes autour d’un café, je ferais un petit post avec deux trois photos qui feraient office de résumé. Hashtag flemme. D’avoir une convers avec plus de 140 mots ! Euh caractères. Mais attention, à la première dispute avec un ami, je peux vous dire que celui-ci serait delete-é, oui totalement blacklisté. Out from Facebook, Snap et Insta, j’officialiserais clairement la fin de notre amitié. Et puis, je retirerais tous les likes que j’aurais précédemment attribué, non mais sérieux faut pas rêver. Quant à mon code de parrainage, ça aussi il pourrait l'oublier.

Niveau break news, je verrais des gens en vacs (toute l’année ?), qui se marient, en sortie, chez mamie, en famille, en jogging, au restau… De l’info, de la vraie, je serais à 100% et de tout informée. Je pense même que les RS feraient de moi quelqu'un de plus instruit, parce qu'avec les fan pages qui pullulent, je me perfectionnerais pas mal, notamment en sport, politique, cuisine et géographie.

Peut-être que je tomberais dans le voyeurisme, que je me comparerais sans cesse à des images filtrées, que je perdrais un peu - ou beaucoup - de ce que j’étais, à force de passer mon temps à contempler sans vivre ma propre journée. Peut-être que j’aurais un sentiment de solitude amplifié. Mais ne serait-ce pas la faute de ma société, qui petit à petit me perdrait entre virtuel et réalité ? En me martelant que l'herbe est plus verte sur la page suggérée, ne finirait-elle pas par me transformer moi aussi en mouton ultra connecté ?

Dans le fond, je ne sais pas de qui je me moquerais le plus, de la vie des autres ou de la mienne ? 

 

Facebook