Marginalité 3D

Un peu plus tôt ce matin, j’ai croisé une femme singulière en allant travailler. Depuis, je n’ai cessé de ressasser ce souvenir gênant et assez troublant qui contraste avec ma petite vie aisée, toute propre et très ordonnée. Aussi je me suis interrogée sur l’origine de cette histoire qui d’une manière générale rendait cette femme totalement à part.

Elle avait l’air différente. Son regard, comme tant d’autres me direz-vous, était, semble-t-il, perdu. Perdu et pourtant saisissant, bien qu’en elle je ne pus déceler aucun sentiment. Elle transportait avec elle la résignation et dans un immense bagage, une incommensurable part de désespoir. Retranchée dans cette longue allée, son ombre la plongeait au plus près de la réalité et en même temps elle n’était que mystère et distance face à tous les passants pressés.

Je me suis demandée d’où elle venait et où elle espérait aller. Si elle avait pu être comblée par le passé ou si au contraire elle avait passé la majeure partie de sa vie à pleurer. Je me suis interrogée sur ce qu’elle pouvait bien contempler à travers ses yeux qui n’exprimaient rien et à qui ou à quoi ses pensées étaient-elles destinées ? Croyait-elle qu’on l’avait oubliée, n’avait-elle plus personne à qui parler ? Qui était donc là pour se soucier ? Avait-elle des rêves et des espoirs ? Un compte Instagram pour raconter quelques histoires ?

Cette femme ne respectait en rien les standards de la beauté, elle ne faisait pas une taille 0 et son style était outrancier. Les vêtements qu’elle portait n’étaient pas assortis, peut-être même pas repassés, tout en elle avait l’air éparpillé. Ses cheveux ébouriffés n’étaient absolument pas soignés et ses ongles vraiment loin d’être manucurés. 

Peut-être cette pose que j’avais capturé avec mes yeux indiscrets, de façon instantanée, résumait-elle sa vie ou du moins la représentait-elle telle qu’elle était aujourd’hui ? J’étais insolente et culottée de prendre la liberté d’imaginer tant de choses d’une femme que je n’avais croisée que furtivement et de qui je ne connaissais strictement rien. Mais étais-je vraiment dans le faux ou très proche de la réalité ?

Probablement que c’était une femme marginale, aucunement inscrite sur Twitter, une femme sans prétention mais qui possède le luxe de ne pas courir après les followers. Son style laissait présager qu’elle n’avait ni smartphone, ni connexion 4G. Comment pouvait-elle se permettre de vivre en dehors de la société ? D’où pouvait bien venir cet étrange personnage qui ne semblait pas avoir d’identité online, d’existence virale, fictive et même réelle. Si j’activais le wifi, pour sûr que je ne retrouverai ni son profil ni son existence dématérialisés, mais même dans un annuaire, je n’étais pas sûre de pouvoir l’identifier. Elle n’était pas comme nous, elle ne prenait pas d’autoportrait, ni même la peine de promouvoir un égocentrisme démesuré. Où était donc son espace 3D, son petit havre de paix customisé ?

Si elle était à part c’est bien parce qu’elle n’avait ni toit, ni intimité.

J’imagine que la plupart des internautes n’aurait pas mis de j’aime à ce que j’avais pu voir ce matin-là. Peut-être tout au plus une opération de crowfunding, un financement participatif pour se donner bonne conscience ?

Cette femme était une projection de la société, cruelle et sans pitié, qui laisse les gens exister sans avoir de vie connectée, dans l’impossibilité d’être reliés à un quelconque opérateur empreint de compassion ou de générosité. Ne pas posséder de connexion en 2015 ce n’est pas envisageable, c’est inimaginable. Et qu’en est-il de ne pas posséder de connexion vitale, à savoir un toit où se brancher ? Pour recharger les batteries d’un corps exténué. Plus que la connexion, cette femme avait perdu le cadre, le port USB du partage et l’échange.

Elle aurait pu être moi dans 30 ans, une mère, une sœur ou une cousine que je n’aurais jamais connu. Je ne sais ce qui l’avait poussée à croiser mon chemin, si elle avait commis le crime ou connu la malchance en accomplissant son destin. Néanmoins, cette vision d’une femme à la rue avait quelque chose de douloureux et de scandaleux qui provoquait colère et désarroi en moi. Sans que toutefois je ne changeai l’espace d’un instant ma trajectoire d’égoïste, de lâche dépossédée, reflet d’une société bien trop individualisée, qui laisse les femmes dormir toutes habillées dans des arrêts de bus glauques et abandonnés.

Nyfw

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