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Si Facebook n'existait pas

Pouce bas

Si j'étais pas née à cette époque, je rêverais d'avoir les réseaux sociaux.

Sur Facebook, je pourrais ajouter des gens que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, stalker des mecs bg, des acteurs à succès et des stars du net à plus de 10K qui font des petits partenariats sponsorisés. J'aurais 384 amis pour pallier ceux que je compte sur les touches de mon clavier. En cas de galère, j'aurais pas d'aide c'est vrai mais 14 likes et réactions pour afficher une certaine solidarité. J'aurais une liste de contacts variée : ceux qui ne m'ont jamais aimée, ceux qui ne m'ont jamais rencontrée, ceux qui m'ont aimée pour de faux ou laissée tombée et ceux qui m'aiment pour de vrai mais pèsent peu dans le pourcentage de ce que Zuckerberg appelle l'amitié. Je suivrais des gens que je ne like pas pour faire comme tout le monde, sans jamais afficher aucune réaction, me plaignant de leurs posts à la c*n, sans toutefois arrêter de consulter les statuts pleins d'émojis illustrant leurs vies, prétendument bien remplies. Avec ça, j'aurais de quoi alimenter les discussions à midi.

Je suivrais la vie de mes ex, quand bien même on ne serait plus en contact depuis des années, vous savez, juste pour garder un œil sur le passé et voir qui a fini par me remplacer. Je ne prendrais jamais de nouvelles non, mais je voudrais savoir s'ils ont mieux réussi que moi, s'ils se sont encore mis dans de beaux draps, ou, confirmer qu’ils n’étaient pas assez bien pour moi.

Je me mêlerais des histoires des autres, à commencer par leurs stories Insta, oui je parle bien de celles des gens que je n’aime pas plus que ça. J’aurais l’occas‘ de faire une petite veille concurrentielle et de regarder un nouveau format de TV réalité, pourquoi se priver quand on a droit à un petit show sans rien payer ? Je serais friande d'informations croustillantes et me nourrirais de la vie des autres, jusqu'à en oublier la mienne. Il est vrai que je vivrais par procuration, et qu'en soi je ne vivrais pas grand chose à ma façon. Mais au fond, je serais juste conne-ctée. Toutes les heures, je serais sur le qui-vive et ne cesserais de checker les notifs sur mon téléphone. Y a pas d’urgence je sais, mais j’appartiendrais à la société de l’instantané. Dans laquelle, si quelqu’un te met un « vu » sans répondre, pff je peux même pas définir la catégorie dans laquelle le placer !

Sur Twitter, j'irais subtilement déferler ma haine et révéler la noirceur de mon âme dans des tweets assaillants et sombres, parce qu'empreints d'humour noir. Hé, faut rire de tout quand même, prenez pas la mouche, je dé-conne.

Sur Linked In, je serais « en relation » avec tous les gros poissons, qui in real life ou par mailbox refuseraient catégoriquement la totalité de mes CV. Mais n'empêche que j'aurais un gros carnet d'adresses, et ça vous savez, ça pèse dans le métier. Dans ma boite, quand on aurait une nouvelle recrue, j'irais stalker son profil pour savoir si elle est compétente, et jauger au nombre de ses recommandations si c'est une bosseuse ou si elle vient du piston. 

Avec toutes les vues générées sur mes réseaux sociaux, je me sentirais regardée, comme quand on est chez soi, le rideau pas bien tiré, et que le voisin d’en face est posté à sa fenêtre, en train de fantasmer, ou de commérer. Je sais pas trop. Un peu des deux. Mais la notoriété c’est ce à quoi j’aurais toujours aspiré. Parce que l'anonymat, la confidentialité et l’intimité seraient des concepts du temps de mes grands-parents, soooo désuets.

Je verrais mon mec et ceux de mes copines, ou collègues ou ennemies (bref, mes contacts quoi), ah et mon boss aussi, mettre des J'adore sur les PP des petites poulettes en Wonderbra et suivre les essayages de bikini et autres transformations physiques postées en deux pièces, une, ou 0 selon le profil. Non pas qu'ils ne le faisaient pas intérieurement avant, mais aujourd'hui tout ça serait sans gêne et démocratisé. Liker c'est pas tromper non ? On est tous des êtres humains. Une fille en sous-vêtement ça n'a jamais tué personne, et puis de toute façon c'est comme aller à la plage pas vrai ? J’en profiterais moi aussi pour essayer quelques ensembles Victoria's Secret sur la toile afin de récolter des avis (et des likes). C’est important d’assumer son corps, et pour ça vous savez, les communautés online c’est la clé. Pourquoi s’autocritiquer quand on a mille abonnés prêts à vous aduler ? A mon avis, on serait tous plus décomplexés si on commençait par se voir à poil avant de se rencontrer, un peu comme ils font à la télé.

Le point positif, c’est que je suivrais la vie de mes collègues, comme ça en plus de les voir huit heures, cinq jours sur sept, je pourrais aussi les voir depuis mon lit, en cuisinant, en me baladant, en décompressant, en fait, on ne se quitterait jamais vraiment. On serait connectés, ah ça oui, totalement. D’ailleurs, plutôt que de raconter mon weekend à mes potes autour d’un café, je ferais un petit post avec deux trois photos qui feraient office de résumé. Hashtag flemme. D’avoir une convers avec plus de 140 mots ! Euh caractères. Mais attention, à la première dispute avec un ami, je peux vous dire que celui-ci serait delete-é, oui totalement blacklisté. Out from Facebook, Snap et Insta, j’officialiserais clairement la fin de notre amitié. Et puis, je retirerais tous les likes que j’aurais précédemment attribué, non mais sérieux faut pas rêver. Quant à mon code de parrainage, ça aussi il pourrait l'oublier.

Niveau break news, je verrais des gens en vacs (toute l’année ?), qui se marient, en sortie, chez mamie, en famille, en jogging, au restau… De l’info, de la vraie, je serais à 100% et de tout informée. Je pense même que les RS feraient de moi quelqu'un de plus instruit, parce qu'avec les fan pages qui pullulent, je me perfectionnerais pas mal, notamment en sport, politique, cuisine et géographie.

Peut-être que je tomberais dans le voyeurisme, que je me comparerais sans cesse à des images filtrées, que je perdrais un peu - ou beaucoup - de ce que j’étais, à force de passer mon temps à contempler sans vivre ma propre journée. Peut-être que j’aurais un sentiment de solitude amplifié. Mais ne serait-ce pas la faute de ma société, qui petit à petit me perdrait entre virtuel et réalité ? En me martelant que l'herbe est plus verte sur la page suggérée, ne finirait-elle pas par me transformer moi aussi en mouton ultra connecté ?

Dans le fond, je ne sais pas de qui je me moquerais le plus, de la vie des autres ou de la mienne ? 

 

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Quand je serai grande, je deviendrai youtublogueuse (part 2)

Je vous l'ai dit, j'ai toujours rêvé d'être youtublogueuse. Ma vie ce serait racontetalife.com : ce que je mange, où je le mange, là où je vais, là où je ne vais pas, ce que je ne sais pas, ce que je dis, ce que je vis, quand je m'ennuie. Un simple weekend chez tante Alberte deviendrait un must go. Une balade dans les rues de Paris deviendrait aussi prisée qu'un défilé de Cannes. Oui, je ferais le même cinéma.

Vous connaîtriez la marque de mes petites culottes et le nombre de trous dans mes chaussettes, combien de fois par jour je sors mon chien, prends un selfie avec mon chat et si c'est en tongs ou en adicolor. Mon job : prendre des photos de ma vie avec mon smartphone, instagramiser le tout avec un filtre digne d'une retouche Photoshop premier prix, et vous vendre ça en boîte comme si j'avais inventé le minitel.

En vrai j'avoue que j’aurais pas la peau aussi nette, pas la voix aussi sex’ et je marcherais max 10 minutes avec les talons infâmes qui vous feraient baver sur mon latergram. Mais ma vie ce serait de vous vendre un décor et des dessous à vous faire m'idolatrer.

Je posterais des photos cute de mon mec branchouille, réal ou dans la com, la photo, le cinoche, les foodtrucks. Sans barbe parce que c'est so 2016 et so backpacker. Nos petits restau deviendraient des scènes dignes de films Hollywoodiens, tout comme toutes les fois où il snapchaterait notre Deauvillais formule 1.

Ma vie privée serait publique, je ne cacherais pas que je n'ai jamais été pudique, au fond qu'est-ce qu'un sein, une fesse, un percing-là-où-tu-savais-même-pas-que-c’était-possible, quand je verrais mon compte dépasser les 10 000 K (occas’ pour lancer un jeu-concours by the way les loulous).

Je serais partenairisée pour voyager, m'exhiber, tester des produits révolutionnaires et donner un écho à la vitrine de mon existence en plexisuperficialité. Plus besoin du téléachat mes abonnés, votre ménagère aurait rajeuni de 25 ans et serait beaucoup moins vulgos que Nabi qui déjà ?

Mes mignonneries, ma team, mes lapinous, mes bg, oui vous les moches sans personnalité, je vous aimerais mais pas plus que moi-même sinon je n'aurais plus assez d'inspi pour que l'on m'aime.

Comme les 45 millièmes autres influents j'aurais des shoes gratos Adidas, des blush l’Oréal et si je pousse les followers un peu plus loin, peut-être une invit chez Hanouna, dieu suprême de ma génération, avec ses chroniqueurs rigolols.

Chez Ruquier, j'aurais peur de dire une ou deux bêtises, qu'on me parle d'un livre, qui ne soit pas de Marc Lévy, et puis à cette heure-là je serais en soirée de lancement produit coollab.

Imaginez qu’ensuite on me propose une émission de télé réalité, OMG, enfin je pourrais détronner la pionnière Hilton, car non ce n'était pas Kardashian, ou bien être aussi fraîche que Loana quand elle était jeune, mais avec un peu plus d’highlighter.

Allez bisous mes fans.

Ce jour où j’ai découvert Instagram

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Par un frileux mois de novembre, alors que l’on me bassinait à m’inscrire sur tout réseau social susceptible de dévoiler ma vie, me faire pirater, voler mes données ou être pistée par un dégénéré, je me suis inscrite sans grande conviction sur Instagram.

Je précise que je ne suis pas sponsorisée, mais s’il faut promouvoir sur rémunération, je vous le dis les gars, il y a moyen de s’arranger.

J’ai créé un compte, publié six photos de médiocre qualité puis ai laissé ce futile compte à l’abandon pendant toute une longue année.

Et un matin, une lubie, peut-être une petite péripétie dans ma vie, va savoir mais en tout cas, l’âme « d’artiste » est sortie de son lit. Je me suis reconnectée.

Comme un coup de foudre instantané, éteint après une soirée trop arrosée mais ravivé par les hasards de la vie qu’on ne saurait expliquer, comme un vampire qui sort de son cercueil après des siècles de sommeil et d’inactivité, ou encore la belle au bois dormant qui se réveille après des millénaires passés, trempée par la salive de son valeureux chevalier, je suis revenue parmi les connectés de la génération promotion et autoportrait.

Façon instagrameuse, je me suis mise à publier de manière rigoureuse, et comme il faut s’y attendre, plus l’on publie plus l’on devient addict de la publication.

Je me suis sentie inspirée par tout et n’importe quoi, découvert une passion pour le ciel, les nuages, les villes, les châteaux, la nature, les animaux. Ces choses que j’aimais, parfois sans en prendre conscience, que je regardais et oubliais l’instant d’après, je ne pouvais à partir de ce moment, plus m’empêcher de les capturer, les graver, les partager.

Non loin de m’éloigner de la réalité, cela m’a donné l’impression de davantage savourer, de créer des souvenirs que je pourrais autant de fois que je le voudrais contempler et me remémorer.

Certes, je vis parfois à travers des filtres, bien que je prône le #nofilter, oui je vois la vie en bleu, orange ou noir grisé. Il m’arrive de vivre ma vie par procuration, d’être encore plus utopique qu’à l’ordinaire, d’être fascinée par un coin de rue, une architecture insignifiante pour la plupart, un repas maxi calorique au design parfait.

Parfois je mange froid, je rate ce qu’on me dit, j’échange plus avec mon smartphone qu’avec mon voisin de TGV. Certaines verdures deviennent de l’herbe bleue qui me fait planer, les ciels blancs sont transformés en nuages de lait, les conserves en Warhol pop art made in Cora. Je fige, je glace, je vole des moments de vie qui ne la représentaient qu’un instant avant d’être anéantis. Comme n’importe quel grotesque amateur, munie de mon smartNikon-Huawei-P8lite, je me prends pour le Terry Richardson du tourisme et de l'ordinaire.

Mais en tant qu’usurpatrice de l’image et même si tout cela n’était finalement qu’un mirage, je crée chaque jour à travers le miroir du monde une mosaïque de vie qui représente bien plus qu’une histoire de pixels.

https://www.instagram.com/in.chdt/

« Quand je serai grande, je deviendrai youtublogueuse »

J’ai toujours rêvé d’être blogueuse mode, et mieux encore : blogueuse-tutoriels-coupes-stylées-maquillage-pro-faux-naturel-sans-organisme-modifié.

Je me maquillerais devant la webosphère et le monde m’observerait, armée de mon pinceau pour les yeux, affiner mon nez et cacher mes rides grâce au fabuleux make-up Yves Rocher.

Je deviendrais ce que je n’ai jamais été : une maquilleuse professionnelle sans formation, avec de l'expérience dans l'apparence grâce au parcours semé d'embûches de la puberté.  J’aurais eu l’adolescence pour faire tous les fashion faux pas possibles et ma rédemption serait une réincarnation en coach, à la crédibilité attestée par la correction de toutes les erreurs du passé. Une styliste autoproclamée racontant son quotidien devant des femmes fragiles en manque de personnalité.

Je leur expliquerais comment paraître naturelle avec une crème qui embellit le teint, quelle poudre miracle appliquer pour faire semblant d’être démaquillée, comment avoir les pommettes rosées sans forcément être bourrée, le secret des sourcils authentiques (épilés et soigneusement dessinés) et puis pourquoi la pierre d’Alun a miraculeusement sauvé mes seins.

A toutes ces ignorantes, je conterais depuis combien de mois je ne m’épile plus, pourquoi le dentifrice est devenu mon pire ennemi et comment fabriquer son shampooing bio et sain à l’huile de brocolis.

J’aurais des fans, des groupies, des abonnées. Puis j’écrirais un livre : L’imitation comme secret de beauté, enfin je veux dire : Être heureuse et s’assumer en trouvant soi-même les clés du succès. Je serais le Pulitzer ou le best seller du vernis alors qu’à l’origine je ne faisais que filmer ma vie pour tuer l’ennui.

Je prendrais mon quotidien en photo et le rendrait extra-ordinaire, mes courses au supermarché deviendraient une routine beauté, le must-have de toute fashionista invétérée. J’augmenterais de tous produits la désirabilité, montrerais comment affirmer son humilité en postant des photos Berthillon et Ladurée, porterais robes sans cavalier Roberto Cavalli et ballerines Repetto tout en répétant que dans la vie « l’essentiel est la simplicité ». Evidemment, je serais, quel que soit le temps, manucurée, quand bien même ce serait pour faire un jogging au parc du Prieuré.

Mes imperfections deviendraient la base de l’hygiène beauté et ma modeste personne serait flattée chaque jour de façon exagérée.

La surexposition serait ma came, du lever au coucher je dévoilerais tout à travers ma webcam. Je créerais la dictature du bien « être », du comment se comporter en société (talons de 13 centimètres exigés), dirigerait la communauté des filles stylées, qui m’aimerait suivrait les 10 commandements de la superficialité.

Je serais la reine du podcast et Youtube serait ma télé-réalité : mes confessions intimes telles des paroles saintes sur la toile et aux yeux de tous, à jamais dévoilées.

Ma vie serait rythmée par le play des internautes, les commentaires seraient des lettres d’amour de prétendantes transies, rêvant toutes et suppliant de devenir mes amies.

Je deviendrais plus cool que la reine du lycée, qui m’aurait des années plus tôt, évincée. Fini la ringardise et les soirées télé, les boîtes qui m’auraient recalées viendraient me supplier et la popularité ferait de moi la star que les cieux avaient prédéstiné.

Je vendrais mes conseils mode pour un cachet L’Oréal à cinq chiffres, scrupuleusement négocié. La spontanéité de mes débuts qui aurait fait mon succès n'existerait plus. Elle serait vendue aux marques qui me dicteraient quoi raconter dans des vidéos HD, caméra prêtée pour le tournage et validation du montage.

Je lancerais des jeux-concours pour doper la notoriété des marques futiles dont la pérennité reposerait uniquement sur mon style. J’aurais des produits gratos et des échantillons à n’en plus finir, des gadgets désuets ne demandant que mon humble avis pour être vendus ou, d’un claquement de doigts, anéantis.

M’essayer ce serait m’adopter, je deviendrais une marque humaine à part entière, un produit qui n’est pas à vendre, acheté de toutes parts. La reine du numérique, corrompue et auto-entrepreneuse, implorant pour un commentaire flatteur ou une requête en plus sur Twitter. A moins de 35 056 981 likes je ne posterais pas de nouvelle vidéo, tant pis pour la recette du cheveu qui brille grâce à l’huile de jojoba saupoudrée de vanille.

Imaginez mon pouvoir, mon importance, un empire bâti grâce à mon génie et ma photogénie. L’ironie du sort : l’infortune d’une fille aux préoccupations qui n’intéressaient personne changée en idole des foules, captivante, à la prospère fortune.

Pas de revers, seulement une médaille, que dans ma vie d’avant je n’aurais pu gagner et qui pourtant aujourd’hui, se trouverait délicatement posée sur mon clavier.

Maquillage russe avant apres 03

Selfie, marry me

Selfie, tu répondais au nom d’autoportrait, les gens du coin ne cessaient de te déformer et le néologisme a fini par l’emporter. C’est à cause de toi que je ne sais plus sur quel profil poser.

Selfie, selfie, dis-moi qui est la plus belle ? Que dans ton reflet à jamais je demeure immortelle. Promenons-nous dans le smartphone, le créateur de la virtualité aux multiples et complaisants pêchés. Pendant que le code n’y est pas, admirez dont le plus intelligent de mes jolis airs béats.

Selfie selfie, capture-moi, qui suis la plus belle. Etait-ce bien toi qui d’Icare as brûlé les ailes ? Narcisse s’est-il noyé en tombant dans les limbes du monde digitalisé ? Es-tu celui qui as donné un sens aux journées des plus insignifiantes personnalités ?

Selfie, selfie, éclaire mon teint diaphane et rends-moi photogéniquement sculpturale. Si tes filtres me le permettent, je retoucherais mon air de lendemain de fête, pour faire chavirer mes amants virtuellement trop bêtes.

Selfie, selfie, laisse-moi exprimer, laisse-moi m’exposer, démontrer que l’esprit ne saurait primer, que la société est plus belle en images, fais-moi apparaître tel un mirage et disparaître dans le plus gaussien des sillages. Braver la nudité et tourner en Aphrodite connectée les clichés les plus nus parmi ceux des plus habillées.

Laisse-moi défier Morphée en me jetant dans les bras de l’internaute affûté, prouver au monde que les mots sont de trop et les visuels dix fois plus impactants qu’un simple phrasé. Laisse-moi redéfinir l’esthétisme, acquérir la célébrité instantanée, me faire aduler, vénérer, dès lors que je programme le filtre des défauts supprimés.

Selfie selfie, es-tu là ? Sans toi je n’ai plus d’existence virale, plus de réputation online gravée dans les annales. Peu m’importe si tu me blesses, si on te vole, tant que les j’aime inonderont mes matinées.

Selfie, si je devais choisir entre toi et l’esprit, je n’hésiterai pas une seule seconde. Dans une société aussi immonde, l’artifice est ce que j’ai de plus cher au monde. Mon esprit est à vendre pour une poignée de follows gagnés. Je veux être image, intemporalité, beauté aux différents clichés.

Les chimères d’Homère et le temps perdu, je les réinventerai, je les retrouverai à travers les codes de la modernité. De Vénus à Cruella, laisse-moi être la nouvelle Nabilla.

Selfie, laisse-moi me découvrir, promouvoir mon corps sain, oscillant entre l’ado ingénue et puis la putain. Devenir pirate, ou reine des mers, qu’importe si l’on me hack pour toi je n’ai aucun mystère.

Ne me traite pas d’égocentrique alors que je suis une muse, laisse-moi jouer le rôle du modèle numérique puisque je te dis que je m’amuse. Ne romps pas notre accord de confidentialité. Notre clause de mon existence dans la plus numérique de toutes ces sociétés. D’Insterdam à Twitturquie, je naviguerais dans les joies de la perfide photographie.

Mes clichés n’auront aucun égal, mon compte n’aura jamais d’égo. Qu’importe si tu me traites de génération 2.0.

Selfie

La satire marketing des objets con.etc

Connectez-vous, connectez-vous, abrutissez-vous ! Dans l'ère de l'intelligence programmée, vous n'en deviendrez que davantage smart ! Faites vous assister pour dessiner ce à quoi nous assistons. Le 3.0 c'était hier, si vous êtes dépassés, vous finirez en enfer. Avec R2D2 qui y brûle depuis qu'il est devenu aussi obsolète que la 3G.

Objets concoctés, objets concordants, ils vous mesurent, vous pèsent, évaluent votre respiration, votre transpiration et votre taux de particules dans le sang. Porteur de VIH ? Risque cardiaque trop élevé ? Passez sous l'oeil du big brother 4.0, le Dieu du big data, qui vous révèlera si vous êtes une grosse loque, un individu nauséabond, une brune un peu trop blonde, une femme enceinte un peu trop enceinte ou un hipster pas assez branché.

Faites des marches, faites des pas, de géant pour l'humanité. Faites un geste, tendez la main, et votre ligne de vie n'aura plus aucun secret, plus de trace de vieillesse, ni d'obsolescence.

Vous êtes nul au lit, vous ronflez en dormant ? Entraînez vous avec un bracelet Pornhub pour durer plus longtemps. Vous ne savez pas cuisiner ? Chaque fois vous faites tout carboniser ? Branchez Maïté sur l'écran de votre évier et devenez le beauf gastronome qui sommeillait discrètement en vous jusqu'à l'apparition du révélateur de talent programmé.

Branchez votre cervelle, augmentez votre QI, espionnez votre voisin avec un drone invisible et malin. Quittez votre imagination et remplacez là par votre Ipad, avec ça plus de problèmes de batterie, de blague foireuse ou de manque d'amis.

Révélez-vous, connectez-vous. Devenez objet et retranchez-vous sur le petit nuage. Le cloud de la vitesse, le cloud de la finesse, qui finira peut-être par vous perdre, à force de vitesse, créatrice d'un surplus d'ivresse.

Obj co

 

Société émoti-conne

Au risque de passer pour une vieille réac, la société de l'émôticone, je n'y adhère que moyennement. Oui, clairement, ça m'embête de ponctuer une phrase par un sourire alors que tout ce que je voulais c'était y mettre un point. Et entre nous, ne faites pas comme s'il n'y avait pas 500 interprétations possibles pour un smiley sourire : l'amour, l'hypocrisie, l'ennui, l'ironie, la fourberie, la perversion, la moquerie, le machiavélisme (tendance parano vous dites ?), la blague, la joie. Bref, ça fait déjà 10. Pour un simple message avec 30 significations possibles, on se retrouve avec le double d'interprétations, le triple d'ambiguité et le quadruple de confusion. Si, si.

Les smileys à gogo c'est la permission de sourire tout le temps ? Adieu la mauvaise humeur, le lunatisme, les plaintes et les coups de gueule ambulants ? Comment voulez-vous que la mode et les défilés ne fassent pas banqueroute ? ( Et même les français tiens.)

Le smiley, c'est la déshumanisation. Perso, je ne me suis jamais identifiée à ce BN puéril découpé en rondelles. Et puis c'est la régression. Franchement vos parents ou votre patron de 50 ans et plus qui vous en glissent un par-ci par-là ne perdent-ils pas en crédibilité ? Vous visualisez votre conjoint en colère vous mettre un smiley énervé ? Votre ex-petite copine larguée sauvagement perdre la once de dignité qui lui reste (si tant est qu'elle en ait eu une) pour vous envoyer un bonhomme triste ou pire encore, un broken heart ?

Et ces pauvres enfants dont les mains ont été amputées et rafistolées avec des tablettes, ces pauvres chatons qui n'ont jamais perçu la différence entre les verbes être et aîtres, ces bouts de chous qui ne peuvent pas aligner trois mots sans qu'on les pense atteints de dyslexie, vous les imaginez jouer au rébus toute la journée et faire des fautes de smileys ? Oui car :( ne s'écrit pas pareil que :'( et non ce n'est pas la même conjugaison. Puis bien sûr qu'il y a des irréguliers. M'enfin, dans quelle langue suce-t-on ?

Les smileys, c'est la fin d'un monde, le monde des visages, de l'exposition et du corps humain, adieu les duck faces et les selfies poitrine. Salut Kim Kardachiante, bonjour bonhomme Michelin (quelle déception quant au placement du silicone et à la proportion des formes :( )

C'est aussi le Smiley coeur, l'amour avec un grand A affiché partout et pour tout le monde. Pour le chien, la voisine, mamie alsacienne, la maîtresse de CE2, B2OBA, la-connasse-que-tu-peux-pas-blairer-mais-avec-qui-t'es-coincé(e). Impossible de déferler sa haine, d'avouer publiquement aux gens que non tu ne les aimes pas et que oui tu les méprises profondément. Pays de bisounours 3.0 nous voilà.

Bref, salut :)

Smilye